Woman laughing

Le rire universel

Rire. Je ris très souvent. Je pense que ça arrive à tout le monde de rire. Il s’agit d’une action qui consiste à contracter les muscles du visage, changer le rythme de sa respiration et passer dans un état d’euphorie éphémère. On parle là d’une action essentiellement inoffensive et surtout très bénéfique pour le corps et l’âme de tout être humain. Je m’étais toujours dis que rire ne pouvais que faire du bien à tous : Par un simple rire, on pouvait tout changer. Hélas, on pouvait tout changer, et pour cela je dus grandir. J’observais les autres rire, je contemplais leurs mouvements, je scrutais leur état d’âme et puis je me rendais compte que derrière chaque rire, il y avait une raison pour rire. On nomme souvent cette raison ‘humour’. Quel drôle de mot !

Un matin, je me réveillais dépaysée. Pourquoi ? J’avais laissé ma vie derrière moi pour vivre la fameuse « Cambridge adventure ».  J’avais toujours cru à ce que j’appelle, ou plutôt j’appelais, le rire universel. Comme quoi le rire serait une communication internationale, une seule langue qui nous uni tous. Je pensais que rire au Liban, c’était comme rire en France, en Angleterre, au Japon ou en Ouganda. Naïve ? Oui, je le sais bien.

Alors, pour reprendre, pour une raison ou pour une autre je me retrouvais ici. Je riais toujours aussi fort, de ce même rire un peu ridicule qui a tendance à partir en fou rire au quart de tour. Je ne pourrais l’expliquer, mais rire laissait en moi un arrière-goût d’énergie, comme une sorte de décharge électrique. Pendant quelques secondes je pensais être invincible, pouvoir changer et sculpter le monde au rythme de mon rire. C’était une passion que je ne me retenais jamais de partager avec quiconque croisait mon chemin.

Un jour, je reçus un email. Un email tout aussi inutile que tous les cinq cents autres que je recevais tous les jours à Cambridge. Le hasard fit en sorte que je lise cet email. Apparemment, il existait ce que l’on appelle un ‘BME officer’ (Black and Ethnic Minorities officer). Soudainement, mon rire se transforma en amertdume. J’interrompais ma conversation et exprimais ma surprise. Pourquoi ? Cette représentation me semblait complètement irrationnelle et absurde. Je demandais des explications à celle qui était avec moi. Elle sourit. Pourquoi devrais-je bénéficier d’une représentation différente de celle d’une personne ‘blanche’ seulement parce qu’un de mes passeports était bleu ? L’absurdité de la chose me transcendait. Mon amie m’expliqua alors le concept de la représentation identitaire au Royaume Uni. Je ne vous cacherais pas mon désaccord fondamental.

Et c’est à ce moment-là que je compris que le rire universel n’existait pas et qu’il n’avait jamais existé. On ne riait pas du même ton ici. On riait sèchement, on riait banalement et surtout pas au noir. On riait de ce que je pensais inriable et ce qui me semblait hilarant était complétement tabou dans ce pays. Pourquoi est-ce que je parle du rire et de la politique de représentation identitaire dans un même article ? En France et au Liban, on rit de tout. On rit de Daesh, on rit du racisme, on rit du sexisme, on rit de sexe, on rit de la politique, on rit de la société, on rit de notre ridicule, on rit de notre histoire, on rit de nous-mêmes et des autres. On ne rit pas pour moquer, on rit soit pour survivre soit parce que l’on ne croit pas en des différences fondamentales et qu’on pense pouvoir franchir le deuil que nous impose l’Histoire. Au Liban, on rit parce qu’il faudrait mieux rire de ce qui nous fait pleurer. En France, on rit parce qu’on ne pense pas qu’il devrait y avoir une quelconque différence entre noir ou blanc, entre juif ou musulman, entre hétérosexuel ou autre… En France on pense que l’humour noir est justement la preuve que l’on a dépassé tout stade de discrimination. On pourrait rire des arabes comme on rit des blondes, on pourrait rire des noirs comme on rit de Toto. On ne rit pas pour blesser, on rit des failles humaines. On rit du monde. On rit de ce qui est ou a été une fois concret. On rit de façon inoffensive. Au Royaume Uni, on ne rit pas de ces choses-là, on a trop peur. Peur de son histoire coloniale, peur de l’erreur humaine, peur de soi-même.

Le rire noir est un descendant du socialisme. Le rire noir est autorisé ou pas selon le socialisme établit dans le pays. En France, le socialisme veut l’abolition des différences de manière officielle : on est tous pareils d’une certaine façon. Au Royaume Uni, le socialisme veut l’accentuation des différences : il faut que toute identité soit représentée. En France, on veut franchir notre histoire coloniale et théoriquement notre présent toujours discriminatoire en effaçant nos différences face aux institutions. Au Royaume Uni, on veut mettre une croix sur son passé colonial en implorant tous ceux qui ont été ou sont toujours opprimés. Les deux théories – je dis bien théories parce que les discriminations sont toujours aussi présentes en France comme au Royaume Uni – sont justifiables d’une façon ou d’une autre mais je suis partisante de la théorie que je nomme celle de l’humour noir.

La théorie de l’humour noir est la théorie qui veut que l’on puisse rire de tout. C’est la théorie qui veut abolir toutes nos différences mais faire briller notre unicité. On est tous différents et uniques d’une certaine manière mais on voudrait être égaux à tous points. Quand on rit de tout, on dépasse le stade de toute discrimination. Quand on se fonde dans la masse de l’égalité, on peut montrer sa diversité de façon plus positive. Être sans cesse en train de promouvoir une représentation identitaire c’est montrer qu’il y a une distinction entre nous selon que l’on soit blanc, arabe, asiatique, noir, hétérosexuel, transsexuel, un mélange, rien du tout ou encore tous à la fois. Vous allez me dire : on fait quoi de la discrimination ? Je vous réponds : on la combat tous ensemble et non pas par de la discrimination positive. Pourquoi ne pas avoir des représentants de tous ? Des personnes qui représenteraient les victimes de toute sorte de discrimination peu-importe leur orientation sexuelle, leur sexe, leur origine, leur couleur de peau ou encore la façon dont ils pleurent. Au Royaume-Uni, on a tellement peur de rire, on a tellement peur de discriminer qu’on devient champion de la discrimination. On insiste tellement sur les différences de chacun que l’on n’arrive plus à voir ce qui nous uni. On est tellement obsédé par la volonté de créer une représentation parfaite que l’on finit par créer de réelles distinctions. On voit la discrimination partout, même là où elle n’a pas lieu d’être. On accuse tout le monde de ne pas respecter assez qu’on finit par en avoir assez du respect et qu’on opte pour la vraie discrimination.

La théorie de l’humour noir est mon socialisme. Mon socialisme veut que l’on puisse rire de notre misère pour la dépasser, que l’on puisse rire de notre haine pour la transformer en amour, que l’on puisse rire de Trump pour le vaincre, que l’on puisse rire des arabes pour qu’ils deviennent tout comme les autres. Mon socialisme veut l’égalité des chances, mon socialisme veut des droits fondamentaux pour tous. Mon socialisme est un rire universel.